Je me suis offert une édition de 1970 de l'indécrottable "Le Grand et le Petit Albert". 

Un beau livre, en parfait état, avec une couverture en (faux) cuir noir moelleuse comme je les aime, et des pages qui sentent le renfermé. Je l'ai déballé religieusement quand j'ai reçu le paquet, et je l'ai posé sur un lutrin, bien en évidence dans ma bibliothèque. Comme ça :

946090_374180889366746_341365870_n

Ce bouquin n'est pas franchement un "recommandable". Il est même souvent désigné comme un tissu d'âneries et un ramassis de rituels sordides à base d'ailes de chauve-souris et d'yeux de tritons à faire bouillir dans un chaudron avec de la graisse de pendu. Il faut dire qu'il daterait du XIIIème siècle (pour le Grand Albert) et de 1668 (pour le Petit), et que, forcément, à cette époque, on ne vous parlait pas de Wicca fleurie et de parfait amour et parfaite confiance.

Non, à cette époque, on vous parlait sorcellerie. Avec ailes de chauve-souris et oeil de triton.

Sauf que, si l'on creuse un peu, les ailes de chauve-souris, ce sont des feuilles de houx, et les yeux de triton ... des coeurs de pâquerette. C'est tout de suite moins sanguinolent, comme ingrédients. Parce que bon, les grimoires de l'époque, ce n'étaient pas des prémisses des Cupcakes pour les Nuls : on n'allait tout de même pas vous mâcher le travail ! Non, au contraire, les ingrédients sont codés, les recettes sont volontairement difficiles à comprendre et à réaliser, pour que l'initié en bave bien avant de pouvoir pratiquer, et que pendant qu'il part en quête de son petit matériel il ait le temps de réfléchir à ce qu'il fait et de se demander si finalement il ne ferait pas mieux de laisser tomber ... S'il décide d'aller plus loin, alors il aura suffisamment aiguisé sa volonté pour atteindre le stade supérieur ... Et ça, c'est tout de même une belle leçon de sagesse, non ?

M'enfin bon, on vous parle quand même de graisse de pendu et de fientes de canard, et ça, vous aurez beau chercher dans les tableaux d'analogie, vous devrez vous rendre à l'évidence : ce ne sont pas des paraboles pour désigner de jolies fleurs. Non, si on vous dit de prendre de la graisse de pendu, c'est qu'il faut prendre de la graisse de pendu. Bon, aujourd'hui, les pendus ne courent pas les rues, il faudra vous contenter de beurre frais. Ou d'huile d'olive, ça va avec tout (dixit le barbichu, italien d'origine, qui serait capable de la boire à la bouteille) (l'huile d'olive, hein, pas la graisse de pendu). Mais bon, encore faut-il que vous ayez envie de suivre les recettes de ce fameux bouquin. Autrement dit, de devenir invisible, de faire paraître une pièce pleine de serpents, de faire danser une fille en chemise ou de vous confectionner une main de gloire pour aller cambrioler votre voisin de gauche dans son sommeil. Tissu d'âneries ? A priori, on n'est pas loin.

Et pourtant.

Et pourtant ce livre a été ma première lecture quand je me suis aventurée sur les chemins de la sorcellerie, il y a environ 15 ans. J'avais 12 ans, j'étais en 4ème, je portais des fuseaux imprimés et des grosses Reeboks qui me donnaient l'air de trimballer une paire de péniches à la place des pieds, j'avais des lunettes identiques à celles d'Harry Potter, mais Harry Potter commençait tout juste à être publié et tout le monde s'en foutait. Et je lisait l'Albert, assise en tailleur entre les étagères de la bibliothèque municipale.
Parce qu'à cette époque-là, je n'avais pas internet, je n'avais pas de smartphone, je n'étais inscrite sur aucun forum pour pouvoir discuter avec des gens partageant mes croyances naissantes capables de répondre à mes questions, je ne parlais de mes expériences qu'avec mon brouillon de Grimoire, et le mot blog n'existait pas. Tout ce que j'avais, pour faire mes recherches, pour répondre à mes questions, c'était les Livres. Avec une majuscule, parce qu'ils ont été mes premiers professeurs et mes éternels confidents.
Et, parmi ces Livres, il y avait l'Albert. Le premier, donc. Que j'ai dévoré en cachette de tous, mi-coupable, mi-curieuse, et qui me laissait au fil de ses pages un très étonnant mélange de dégoût et d'excitation.

De dégoût parce que franchement, si c'était ça être sorcière, je ne voulais surtout pas aller plus loin ! Faire bouillir des chats noirs et utiliser des crottes de chèvre ? Non mais ça va pas ??

D'excitation parce que franchement, si c'était ça être sorcière, je voulais vite en savoir plus ! Cueillir des herbes en fonction des énergies du jour et graver des talismans ? Mais c'est une tellement bonne idée !!

Je le voulais à tout prix dans ma bibliothèque, aujourd'hui, alors que je suis vieille et chiante un peu plus expérimentée, car ce bouquin m'a appris le plus important dans mon cheminement spirituel (et c'est applicable dans tous les autres domaines d'ailleurs) : dans la Vie, il y a des choses à prendre, et des choses à laisser, tout n'est jamais tout blanc ou tout noir. Il suffit d'exercer son esprit critique en ne prenant jamais ce que l'on nous dit (ou nous fait lire) pour parole d'évangile. On peut aimer et détester à la fois.

Ce bouquin m'a rendu schizophrène.