1513867_500520453399455_1126567473_n

 

Je ne me suis jamais cachée d'être une sorcière. Peut-être à tort, d'ailleurs, mais je vois mal comment j'aurais pu (comment je pourrais) cacher cette si grande part de ma personnalité. Je ne le crie pas sur tous les toits, non. Seulement je ne m'en cache pas. Je n'en ai pas honte, jamais, même si parfois on se fiche de ma poire. Je m'en fout, ça fait parler les gens qui n'ont rien d'autre à dire. Et les autres le devinent, l'acceptent, sont curieux, intrigués.

Surtout quand ils s'aperçoivent que, ô joie, bonheur et cuicui dans les porte-monnaies, je tire les tarots.

Environ 1 française sur 3 (oui, ce sont surtout des femmes) consultent régulièrement une voyante. Sans le dire, naturellement. Mais la prochaine fois que vous bosserez à votre présentation powerpoint dans votre open space, regardez autour de vous et pensez-y : un tiers des dâdâmes autour de vous vont régulièrement se faire tirer les cartes dans une alcôve enfumée d'encens, pour savoir si oui ou non Jean-Robert se tape sa secrétaire sur ses heures de réunion. Les mêmes dâdâmes qui se foutront ouvertement de votre gueule si jamais vous dites que vous vous intéressez à l'ésotérisme (comme le disait ma vénérable grand-mère, c'est souvent la première poule qui chante qui a pondu). 
L'ennui, outre le fait que consulter une voyante, ça fait un peu tâche dans le quotidien aseptisé de la dâdâme lambda, c'est que ça a un certain coût. Alors bon, rien d'étonnant à vouloir que Jean-Robert ne gâte pas trop cette nymphette de secrétaire si on veut continuer à profiter du compte commun pour aller voir Madame Irma.

Du coup, le jour où vous dites "tiens au fait, je tire les tarots, tu peux me passer le dossier Tronchenbiai s't'eu plaît ?", souvent, s'affiche dans les yeux (mal) (et trop) maquillés de votre chère collègue Marie-Monique une lueur scintillante qui n'est pas sans rappeler celle qui s'échappe des rouleaux de pièces neuves fraîchement sortis de la banque. Un genre d'alignement de jackpot à la Tex Avery qui pourrait se résumer à ceci : 

CoolClips_vc061448

Parce que Marie-Monique, elle a beau ne pas être hyper fute-fute avec ses photos de parties de pétanque du dimanche après-midi qu'elle vous déballe comme l'émeraude du roi de Siam tous les lundis matins à la photocopieuse, elle a quand même un sens pratique. Et elle se dit que puisque vous n'êtes pas une voyante officielle répertoriée par les pages jaunes, que vous avez un "vrai" boulot comme elle et que vous êtes sa super copine (oui, brutalement, si vous tirez les cartes, vous vous retrouvez avec plein de super copines), vous allez bien les lui tirer comme ça, gratos, sympa, à la pause déjeuner, hein. 

Et puis vous, évidemment, vous pensez comme elle. Vous vous dites que vous n'êtes pas une pro, que vous avez un boulot avec un salaire qui tombe à la fin du mois et que Marie-Monique, elle est plutôt sympa même si vous aimeriez qu'elle freine sur la pétanque dominicale. Et vous dites oui. Et vous le faites. Et Marie-Monique, elle en parle autour d'elle. Et le lendemain, elle revient à la pause déjeuner, avec sa collègue Jeanne-Hubertine, qui aimerait bien savoir si son fiston va enfin réviser pour son bac au lieu de s'abrutir à écraser des mémés à GTA. Et vous avez un peu pitié de Jeanne-Hubertine, alors vous dites oui. Et aussi à Marie-Monique, qui vous dit que pendant que vous y êtes, elle aimerait bien savoir si son vilain voisin va bientôt arrêter de faire faire son chien devant son portail fraîchement repeint. Et vous dites oui. Parce que vous êtes sympa, et que rendre service à des collègues, ça ne mange pas de pain.

Sauf que le surlendemain, Marie-Monique et Jeanne-Hubertine ont ramené chacune une demi-douzaine de copines, qui aimeraient bien savoir si beau-papa va laisser un héritage, si l'agence Ventamaisonpluchère va biaiser sur la gestion locative, si Hugues-Albert va enfin accepter un quatorzième enfant, si ..., si ..., si ... Et vous dites oui, en regardant lentement le temps défiler sur la pendule et votre pasta box refroidir à vue d'oeil (déjà que même chaud c'est pas bon, alors froid ...). Et vous retournez travailler le ventre vide, parce que quand vous avez enfin terminé avec Josiane-Martine et ses problèmes de ménaupause, il est l'heure de retourner bosser. 

Ce qui vous arrive, ça a un nom. Ça s'appelle se faire saigner. 

Ami(e)s cartomancien(ne)s, avouez, ça nous est tous arrivés au moins une fois.

Moi c'était au lycée. En seconde, au bout de quelques semaines, j'avais une table attitrée où des tonnes d'élèves que je ne connaissais même pas venaient me voir pour que je leur tire les cartes. Mon agenda me servait plus à prendre des rendez-vous qu'à noter mes devoirs. J'étais contente, je me sentais populaire moi qui avait toujours été plutôt vilain petit canard. Mais j'avoue que ça me gonflait un peu qu'on se pose sur la chaise devant moi en me balaçant de but en blanc "Alors voilà, moi je veux savoir si ...". 
Bonjour ?
S'il te plait ?
Merci ?
C'était très rare. Et au bout d'un moment, mes notes en classe ont chuté. Ben oui, je n'avais plus de récréation, plus d'heures de trous passées à me mettre à jour dans mes devoirs, puisque j'étais tout le temps sollicitée. Et souvent pour des conneries ("Qui va gagner la coupe du monde ?", "J'aurais le bac si je révise pas ?", "Ma mère est relou, elle va me lâcher quand ?" et ma préférée "Moi j'y crois pas, je veux juste vérifier si ça marche ton truc"). Je finissais mes journées lessivée, vidée, épuisée. La tête tellement pleine que pendant les cours, j'écoutais un mot sur trois. Sans compter le temps et l'énergie que je mettais à nettoyer mon jeu, tripoté par plusieurs dizaines de personnes chaque jour.
J'étais "la fille qui tire les cartes à la cafet'". Je n'avais même plus de nom.

Un jour, j'ai laissé mes cartes chez moi. J'ai dit que je les avais oubliées. J'ai eu des "Oooooooh nooooon", des "Aaaaaah meeeeeeeerde", mais enfin, j'ai eu une récréation. J'ai soufflé. Le lendemain, je les laissées de nouveau chez moi. J'ai eu du "Ah ben non quoi !" des "Putain t'abuses !" des "Tu fais chier merde !". Mais j'ai encore eu une récréation. Le surlendemain, à moins de passer pour une victime d'Alzheimer précoce, j'ai enfin avoué que je ne pouvais plus continuer. Que j'étais fatiguée. Que je n'en pouvais plus de ne faire que ça. Que je voulais souffler. J'ai eu des "Connasse, va", des "Mais quelle salope, celle-là", des "Ce que t'es égoïste, putain !", des "Tu veux garder ça pour toi toute seule, oui, pétasse !". J'ai encore eu une récréation. Que j'ai passée à pleurer.

Je leur avais donné mon temps, mon énergie, ma force, mes connaissances. En remerciement, ils m'ont craché à la figure. 

Je ne raconte pas ça pour me faire plaindre. Je vous le raconte pour que vous compreniez pourquoi, maintenant, je demande un paiement. 

Maintenant, j'ai des "Bonjour, je voudrais savoir si ... s'il vous plaît". Et en partant j'ai des "Merci, à bientôt". J'ai du respect. C'est complètement con, parce que le service que je propose est le même, mais, pour la dâdâme lambda, une chose n'a de vraie valeur que si elle porte une étiquette en euros. Une chose ne mérite respect et considération que si on y abandonne quelques pièces. Je demande des sommes très faibles (vous pouvez voir sur la photos les tarifs que je demandais en fêtes médiévales il y a trois ans), parce que mon but n'est pas de m'enrichir, mais de me faire respecter (bon, ne nous voilons pas la face, il y aura TOUJOURS une nounouille pour demander les numéros gagnants du loto) (d'ailleurs j'ai développé tout un panel de mimiques faciales en réponse à ce genre de requêtes, du coup je les attends toujours avec une grande impatience). Même pour mes proches, je ne le fais pas gratuitement, même si le paiement est d'une autre catégorie.
Avec une amie, qui tire les cartes aussi, c'est un échange de bons procédés, je lui tire les cartes, elle me les tire aussi, on s'équilibre comme ça.
Avec ma mère, c'est un service rendu, ou un petit cadeau, qu'elle me fait sans y penser vraiment, vu que pour elle c'est logique.
Avec une amie avec laquelle je pratiquais avant, j'avais un petit flacon, un sachet, une chute de tissu, des ruban, un paquet d'encens ... Pareil, c'était naturel. Elle était sorcière aussi, elle connaissait la dépense énergétique, et la comblait de bon coeur par une petite attention.
Avec une amie de ma mère, j'ai des légumes de son jardin.
Etc etc.

Ce n'est pas lucratif. C'est du respect. Ce n'est pas parce que vous n'êtes pas dans les pages jaunes que vous devez vous faire saigner. Faites-vous payer, vous fournissez un service, qui vous demande énergie et travail. Vous le méritez.

Noms de Dieux.