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Cernunnos - John Howe
Sans doute ma vision préférée

 

Suite à une petite conversation avec Loü, je me suis aperçue (avec pratiquement 8 ans de retard si on comptabilise mes années sur le net, encore plus si on considère les débuts de ma pratique), que je n'avais jamais parlé de ma "relation" avec Cernunnos (relation entre guillemets, parce que ça sonne tellement pompeux à mes oreilles, genre je prends le thé avec lui tous les dimanches avec un petit Napolitain framboise-chocolat, qu'est-ce qu'on se marre) (mais bon, on peut quand même parler de relation). 

Honte.

Scandale.

Sacrilège.

Parce que oui, Cernunnos, je le "connais" bien (pour les guillemets, voir ci-dessus), très bien même, si on considère que j'ai commencé à travailler avec lui ... Quand j'avais 5 ans. Quand, en forêt avec mon père, j'ai croisé mon premier cerf, un beau, un vrai, grand comme un cheval avec une forêt d'andouillers sur la tête, qui nous a bramé à la tronche pour nous signifier qu'il valait mieux pour notre bien être corporel aller ramasser nos champignons un peu plus loin. Moi, j'étais fascinée, je voulais lui faire des câlins et monter sur son dos (j'étais très fluffy-friend quand j'étais petite, jusqu'à vouloir mettre des couvertures aux araignées mortes pour qu'elles n'aient pas trop froid) (quand on voit la réaction que j'ai devant une araignée maintenant, je me demande vraiment ce qui a bien pu se passer dans ma petite tête). Mon père m'a expliqué que les cerfs étaient des animaux majestueux et respectables, mais qu'il ne fallait pas déconner non plus, et qu'il m'en trouverait bien un en peluche que je pourrais étouffer de bisous (en fait il n'en a jamais trouvé, c'est un des plus grands fails de ma vie d'enfant avec la Nurserie de Mon Petit Poney). Il m'a dit aussi qu'ils étaient les rois de la forêt, et que nos ancêtres les gaulois les vénéraient comme des dieux et qu'ils s'arracheraient sans doute les moustaches dans de grands cris d'indignation s'ils voyaient qu'aujourd'hui on les massacre à coups de fusils avec des meutes de chiens et des rabatteurs en moto alors que les gaulois se faisaient chier à risquer leurs vies pour en chasser un, seuls, avec un arc et des flèches et une bonne paire de corones

Parce que oui, comme le disait le fameux dicton berrichon : "Au sanglier, le barbier, au cerf, la bière", qui signifie que, si le sanglier peut infliger de graves blessures (le barbier faisait aussi office de chirurgien dans les campagnes), le cerf, lui, envoyait directement au cercueil (oui, là on parle de bière mortuaire, pas d'une pinte de mousseuse) (bande de pochtrons). 

Et puis moi, comme j'avais vu Bambi et le Grand Cerf qui trône au-dessus de la forêt avec ses bois en couronne, j'ai bu ses paroles, et j'ai toujours vu le cerf comme le dieu de la forêt.

 

Le-papa-de-Bambi_reference
Il est quand même vachement classe, non ?

 

Quand j'allais dans la forêt, j'avais toujours le sentiment d'être chez lui, sur son territoire, et qu'il pouvait nous accueillir ou nous coller dehors, comme un hôte souverain. J'étais encore un petit marmouset innocent, je ne comprenais pas trop ce qu'était un dieu, et à vrai dire je m'en fichais un peu, mais lui, le cerf de la forêt, je l'aimais très fort dans mon petit coeur plein de bonbons et dinosaures et je le respectais comme mon papa, ma maman, comme les gens que je voyais à l'église respectaient le pauvre monsieur cloué sur la croix qui avait l'air d'avoir si mal, et que personne n'allait aider (c'est typiquement LE truc qui m'a repoussée à tout jamais du catholicisme, cette adoration de la souffrance. Brrrr).

Et puis, quelques années après, j'ai appris que j'étais païenne (notez que je ne dis pas que je suis devenue païenne. Païenne, je l'ai toujours été. Seulement, je n'avais pas encore les mots pour le décrire), et, dans les livres de Marie des Bois qui ont été parmi les premiers que j'ai lus sur le paganisme (j'avais lu beaucoup de livres sur la sorcellerie déjà, mais ça n'avait rien à voir avec le paganisme même si ça avait déjà dépoussiéré un peu le chemin), j'ai lu qu'elle vénérait un dieu de la forêt, un dieu pioché dans le panthéon celte (le siiiii vaste et si fourre-tout panthéon celte), qui s'appelait Cernunnos et qui était ... Un dieu-cerf. Et je me suis dit, "ah, mais je le connais, lui !". Et c'était tellement évident. Tellement logique. Encore une fois, grâce à cette plume qui m'a tant apporté, je mettais un nom sur celui que j'avais toujours vénéré. Et je me sentais un peu privilégiée quand, en forêt, je chucotais son nom au vent et aux feuilles des arbres, aux ruisseaux bruissants dans les fossés et aux oiseaux bavards.

Cernunnos.

Un nom de roi, un nom de souverain, un nom de maître des lieux.

Sa Majesté Cernunnos.

Avec lui, j'ai rencontré l'ardente Belisama (le visage gaulois de la non moins multiple Brigit), qui semblait le compléter dans l'immensité fertile de la forêt. Il était l'ombre-refuge, elle était la lumière accueillante. Il était l'humidité fécondante, elle était la terre faisant germer les graines en son sein. Il était la force brute, sauvage, imprévisible, elle était la force tranquille, ferme et rassurante. Il était la fougue de l'indomptable, elle était la protection indéfectible d'une mère. Ils étaient tous deux des figures de force, de puissance et de protection impitoyables. Tous deux à la fois amour et cruauté, paix et bataille, vie et mort. Ni bons, ni mauvais, ils étaient, c'est tout. Roi et Reine de la forêt. 

J'ai commencé à leur dresser des autels, chaque fois que je pratiquais la sorcellerie chez moi, pour avoir un peu de leur force naturelle avec moi quand je ne pouvais pas être en forêt. Sur celui de Belisama, je mettais des graines, des fleurs, de la mousse, des silex, des bougies rouges et blanches. Sur celui de Cernunnos je mettais du fragon, du houx, du chêne, un bol de graines et de glands en guise d'offrande, des pommes de pin, et, dans un grand chandelier doré, cinq bougies vert foncé. Et, souvent, je faisais couler quelques gouttes de mon sang parmi les glands, pour lui montrer que je lui appartenais, que je lui avais toujours appartenu, comme lui m'appartenait quand il me laissait entrer chez lui et en rapporter de quoi me nourrir. 
J'avais à peine 13 ans. 
Et je lui sacrifiais déjà mon sang dans un rite instinctif, qui venait du fond de mes tripes et que je ne comprenais même pas vraiment.

Je n'avais ni livres (à part Marie des Bois et le Grand Albert que j'empruntais régulièrement à la bilbiothèque) ni internet. Je n'avais personne à qui parler de ces croyances. Personne qui me disait quoi faire, comment et pourquoi. Et pourtant je savais quels gestes faire. Et une petite voix, au fond de moi, la même qui me chuchote souvent des conseils étranges que je ne comprends qu'après coup (du genre "prends donc de la jacinthe pour ton rituel anti-cauchemars. Tu ne sais pas pourquoi ? Fais-moi confiance, prends-en, c'est tout") me murmure que c'est peut-être Cernunnos lui-même qui me soufflait ce que je devais faire.

 

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Prince of the Green - Kyoht Luterman
Encore une de mes visions favorites

 

Aujourd'hui il est toujours mon patron. Comme Loü l'explique si bien dans son post, j'ai du mal à lui mettre l'étiquette de "dieu". Parce qu'il est tellement là, tellement palpable, tellement accessible ... Il ne se passe pas une balade en forêt, même la plus courte, la plus insignifiante, sans que je ressente sa présence, sa puissance, dans chaque arbre, chaque pierre, chaque animal. C'est un Maître, oui. Un Souverain. Mon Suzerain, en quelque sorte, à qui j'ai prété un serment qui fait de moi sa vassale éternelle. Oui, mon Suzerain. C'est de loin le terme que je préfère, et qui colle le mieux à l'expérience qu'il m'a fait vivre. Je l'ai parfois croisé lors de mes méditations-voyages (un terme qui n'existe pas, proche du voyage chamanique, mais avec ce petit quelque chose qui tient du rêve éveillé et de la vision pure qui en fait quelque chose d'unique). Il n'a pas toujours été tendre avec moi (je me rappelle notamment d'une gifle monumentale qu'il m'a assénée, si fort que je suis tombée au sol et que, même revenue à mon état de conscience éveillée, ma joue me cuisait encore), même s'il a aussi fait preuve d'un immense amour (j'ai eu aussi droit au réconfort de ses bras chauds et rugueux comme l'écorce, aux baisers de ses lèvres ardentes comme un rayon de soleil sur mon front, comme un papa réconfortant sa petite fille, parfois comme un amant consolant sa promise, parfois comme un souverain s'adressant à sa servante). Il m'a toujours impressionée (et m'impressione toujours), mais ne m'a jamais fait peur. Parce que je sais que le "mal" qu'il pourrait me faire servirait toujours à me faire grandir, à me faire aller de l'avant. C'est un créateur, un protecteur, souvent sévère, mais d'une justesse que seule la loi de la nature peut expliquer. 

D'ailleurs, mon copain, qui n’est pas païen pour un sou mais qui s’intéresse à mes croyances puisqu’il a un esprit très ouvert, qu'il accepte mes pratiques et y porte une curiosité saine et un grand respect, m’a dit de Cernunnos, alors que je lui en parlais lors d’un pique-nique en forêt (son tout premier, lui, le citadin), assis sur une couverture au milieu des bois à manger de la tarte aux mûres maison : « ouais, c’est le taulier quoi, on est chez lui, là, et s’il a envie de nous virer il nous met un coup de sabot au cul, c’est ça ? ».

Oui, c’est ça.