LdO annexe, rêves, eso

Je suis retombée sur mon premier journal, en faisant du rangement. Pas de journal intime, je n'en ai jamais vraiment tenu (ma prose se résumait la plupart du temps à "j'ai mangé des tagliatelles carbo à midi et découvert avec horreur qu'il ne restait plus de mousse au chocolat. Ma vie est finie") (oui, j'ai longtemps été esclave de la tyrannie de mon estomac), mais un journal spirituel. Un tout pourri, sur un vieux cahier de TP à spirales, où je racontais mes petites tambouilles et, un peu plus tard, ce que nous avions fait, ma compatriote sorcière de l'époque et moi. Je n'écrivais pas beaucoup, à l'époque, et ce seul cahier couvre une longue période, de 1997 à 2001. 

Du coup je me suis offert le luxe d'une séquence nostalgie (en même temps avec ma patte morte je n'ai pas un emploi du temps surchargé non plus) en relisant tous mes journaux, Livres des Ombres (j'en ai eu 6) (et avec Mini-Grim le total monte à 7) et papiers volants qui portent les traces de ma petite vie de sorcière. 

Et bien vous savez quoi ? Je n'ai absolument pas changé. J'ai essayé, sans doute pour me donner l'illusion d'avoir évolué, mais quand je lis, daté de l'an de grâce 1997, "J'ai lu le Grand Albert à la bibliothèque, les bibliothécaires m'ont regardée comme si j'étais bonne pour le bûcher mais je m'en fiche, ce bouquin est une mine d'or, et ça confirme ce que je disais : le dimanche est bien un jour solaire. Pour ça que j'aime pas le dimanche", je m'étrangle un peu avec mon caramel macchiato. J'aurais pu écrire cette phrase hier. Ou ce matin. Ou tout à l'heure. (Cela dit, aujourd'hui, pas un bibliothécaire ne laisserait une gamine de 11 ans plonger son nez dans le Grand Albert. J'ai grandi à une époque bénie).

Même mon rapport aux déités n'a pas bougé d'un iota : "J'aime bien faire un petit autel à Cernunnos des fois, quand je trace un cercle. Je mets un bol en bois, avec des grains de blé dedans, des bougies rouges dans un chandelier doré à 5 branches, et des branches de fragon, le petit-houx. Je m'en pique les doigts, parfois, pour lui donner du sang. La première fois ce n'était pas fait exprès, mais j'ai senti qu'il aimait bien. Mais il répond mieux en forêt. Dedans, ça bloque". Millésimé 1998. 

An de grâce 1999 (rappel mémo, j'avais 12 ans), "Les sorts tout faits ne marchent jamais. Je préfère composer mes propres sorts, ma propre magie, grâce aux ingrédients que j'ai passé des années à rassembler. Ceux-là ils marchent toujours.". Mwahahahaha. Et en plus je me la pète (les ingrédients que j'ai passé des années à rassembler ... Huhuhu j'étais trop mignonne). 

2001, en troisième, je fais du spiritisme au CDI du collège (farpaitement), avec une copine, une pièce de 5 francs, une feuille de papier et des résultats bluffants. En 2002, je fais du dreamwalking, j'ai une table à la cafétéria du lycée où je tire les tarots à tout le monde et je me mets à la pratique de "groupe" (oui, deux, c'est un groupe) (d'autant qu'une fois ou deux on a été trois). Et je jardine. Beaucoup. Je n'en ai pourtant pas le souvenir mais si j'en crois ce que j'ai écrit en avril 2000 je "colonise le jardin de ma mère avec des plantes toxiques", et visiblement en particulier avec de la digitale puisque "c'est la Digitale qui m'attire. Pourquoi ? Je ne sais pas. Peut-être pour ses clochettes (j'adore les fleurs en clochettes, muguet, lupin, campanule et compagnie !). Mais il y a peut-être un rapport avec le fait qu'elle soit toxique. Elle a l'air tellement magique !". Ben voyons.

Je rigole beaucoup en tombant sur une ligne de 2006, "Je vais devoir (notez l'usage de l'impératif) m'acheter 4 citrines et une turquoise. Oh, et une malachite, aussi. Dépensière, moi ? Jamais !". Et oui, j'étais déjà shoppaholic ET de mauvaise foi. Et en plus, si on se fie au "hier, j'ai repris les cours. Inutile de revenir dessus c'était trop fatigant !", j'étais déjà une belle grosse feignasse. 

Tout ce temps où je pensais avoir évolué, changé, trouvé ma Voie, grandi, mûri, parcouru un loooong Chemin ... En fait je me mettais le doigt dans l'oeil. La vérité, c'est que je n'ai pas changé d'un poil, je suis sur la même Voie (quel est le mal après tout ? Si j'avais trouvé la bonne dès le début ?), je n'ai grandi qu'en centimètres et en années civiles, et je suis inlassablement sur le même Chemin ... Parce que ce Chemin, c'est le mien. 

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 Mini Lyra Ceoltoir, forêt de Tronçais, septembre 1993, avec un manteau parfaitement à sa taille.
(la chose dans mes mains que je caresse avec amour est un poussin empaillé)

En 1997, j'étais tambouilleuse, sorcière jusqu'au bout des ongles, forestière le jour, rat de bibliothèque la nuit, électron libre limite chieuse, cartomancienne boulimique et férue d'improvisation. J'avais un autel sur un coin d'étagère, entre mon classeur d'Histoire et le missel de ma grand-mère, décoré avec des cailloux ramassés en balade, des bougies chauffe-plat piquées dans la cuisine, un pot en grès pour les offrandes à la Terre qui avait été un bocal de yaourt dans une vie antérieure, un bol d'offrandes à Cernunnos en bois, dérobé à ma mère après une longue négociation, un coupe-papier à l'effigie de la Tour Eiffel en guise d'athamé et un Livre des Ombres dans un porte-documents. 

En 2014, je suis toujours tambouilleuse, sorcière réprimée par la société mais toujours aussi présente, j'ai soif de forêt, j'ai ma propre bibliothèque pleine à craquer de livres et de jeux de cartes, je suis toujours une chieuse invétérée qui n'en fait qu'à sa tête, je tire tellement les cartes que j'envisage d'en faire une activité professionnelle, et je ne planifie jamais rien - ou alors, je planifie énormément, et change mes plans à la dernière minute. Mon autel trône dans ma pièce bibliothèque, il est toujours surchargé de cailloux et de pommes de pin, les bougies ont grandi depuis que je les achète moi-même, j'ai trois bols d'offrandes (dont celui en bois que j'ai gardé), mon athamé a un manche en bois et une lame à double-tranchant et vient de Saint-Malo, et mon Livre des Ombres, qui est désormais un Grimoire, pèse bien ses 4 kilos.

Finalement je n'ai pas vraiment évolué. Les choses n'ont pas changé, elles ont poussé, grandi, elles se sont développées. Mais j'obtenais les mêmes résultats avec mon athamé parisien qu'avec mon joli breton. 
Je collectionne toujours les beaux carnets dans lesquels je n'ose pas écrire, les plantes dans des pots en verre (elles sont juste plus nombreuses). J'ai changé plusieurs fois de chaudron, mais je reviens toujours d'instinct à mon premier (qui est à l'origine un ... chauffe-sauce de chez Casa).
J'écris dans mon Gros Bouquin à l'allure de croisière d'un escargot par grand vent.
Je concocte toujours mes rituels à la dernière minute, dans le Cercle. Et parfois l'inspiration ne vient pas. Et ce n'est pas grave.
Je porte le même nom de sorcière depuis 1997. J'ai le même symbole depuis 1999, quand je l'ai dessiné en cours d'Histoire.
J'ai besoin d'aller en forêt pour vivre depuis 1987, date de ma première visite (j'avais 9 mois).

Je n'ai aucun regret dans ma vie spirituelle. Alors que ma vie profane est faite d'errances, de changements de direction, d'erreurs et de corrections, ma vie de sorcière est une spirale régulière. Je reviens toujours au même point, mais enrichie de ce que j'apprends sur ma route, sans jamais tourner en rond. Alors que S., 27 ans et des brouettes, instit névrosée qui rêve d'autre chose, locataire d'un appartement entre ville et campagne, 1m68 et une couleur de cheveux approximative se cherche encore parfois désespéremment, G., witch since 1986, tisseuse de sachets charmes et tambouilleuse compulsive, sylvestre et sauvage, des bagues à chaque doigt, des plumes aux oreilles et un tarot dans la poche, elle, sait qui elle est et où elle va. 

C'est rassurant, finalement.