J'ai beau ne pas être bretonne, chaque fois que je retourne au pays des chapeaux ronds-vivent-les-bretons, je me sens chez moi. Et quand j'en repart, j'ai le mal du pays pendant des semaines. Je suis sûre que ça a quelque chose à voir avec le caramel au beurre salé, ce suppôt de Satan qui me fait prendre quatre-vingt-cinq kilos rien qu'en le regardant.

Ma papatte allant un peu mieux, le barbichu, mes runes et moi sommes partis cinq jours chez taty Ernestine (alias le point de chute le plus cosy du monde, sans télé ni réseau, avec des montagnes de pain aux abricots et aux noisettes et un couteau à beurre rien que pour moi pour m'emplir la panse de demi-sel en toute impunité) (oui, mon estomac dirige souvent ma vie). Retrouver ces endroits familiers me fait toujours le plus grand bien, j'ai l'impression de renaître rien qu'en respirant l'air de la forêt et l'air de la mer quand je suis là-bas. Ce mélange de senteurs me donne l'impression de s'insinuer lentement depuis mes narines dans l'ensemble de mon corps pour en nettoyer la moindre parcelle, comme si j'inspirais des millions de petits bonshommes armés chacun d'une paire de balais pour me récurer de l'intérieur et me rendre propre et saine. C'est une sensation incomparable, que je ne retrouve nulle part ailleurs (en tous cas pas dans les autres endroits où j'ai traîné mes bottes).

J'ai marché en forêt, enfin, après presque cinq mois d'immobilisation, j'ai plongé mes mains dans l'eau glacée de la Fontaine de Barenton, j'ai câliné l'Arbre Chanteur de la lande (un vieux copain), j'ai récolté des jacinthes des bois, ramassé des pommes de pin, j'ai mangé des crêpes à tous les repas, j'ai sacrifié ma chaussure droite dans les abysses traîtresses d'une énorme flaque, j'ai fait du coloriage les jours de pluie, j'ai lu au coin du feu crépitant de la cheminée, une tasse de thé à la main, j'ai acheté un collier en haricots, j'ai salué madame la Mer en reniflant l'iode comme une droguée en manque, j'ai consacré mes runes aux Éléments, fait des offrandes aux Esprits des Lieux (un peu cabotins, d'ailleurs), j'ai donné mon sang à l'insu de mon plein gré à une armada de moustiques particulièrement agressifs, mes cheveux aux dryades rieuses des sous-bois, chanté des chansons atroces qui ne quittaient plus ma tête et je me suis faite prendre pour une clocharde par des passants à qui je demandais de la monnaie sur vingt centimes. 

Le pied.

La flemme de tout raconter, plutôt quelques plein de photos en vrac, avec des légendes qui n'en sont pas.

 

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Comme le soir de notre arrivée il faisait frisquet, on a bouquiné au coin du feu jusqu'au milieu de la nuit, thé et café à volonté juste à côté d'un moelleux canapé. Le Barbichu est devenu un pro dans le ravivage des flammes.

 

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La belle aubépine, demoiselle des haies, dryade piquante et immaculée.

 

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 Parce que faire des empilements de pierres parmi d'autres empilements anonymes, c'est la vie.

 

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Le passage obligé, la Fontaine de Barenton, même si l'Esprit du Lieu m'a semblé un peu ... distant cette fois-ci. La faute aux touristes, sans doute. D'habitude j'y vais toujours hors saison, et je suis tranquille. Là je n'ai pas eu le choix.

J'ai consacré mes runes aux Eléments, purifié quelques bijoux, mes pendules et mes colliers de prières à la source, recueilli un peu de l'Eau Sacrée dans une bouteille pour en faire bénéficier mon chez-moi, et payé d'une mèche de cheveux noués en un petit cercle d'infini. La Dame m'a sourit, visiblement satisfaite. Elle doit me reconnaître, à force.

 

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Sur le chemin du bois, j'ai vu des runes partout. Thorn m'a attrapé les pieds comme pour me donner l'ordre de m'arrêter un moment.
Message reçu ...

 

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Le Tombeau de Merlin, épargné par les circuits de visite, à l'abri dans son écrin feuillu, sa pierre littéralement couverte d'offrandes (Beltane est passé par là ...), de chefs-d'oeuvre végétaux, de pièces, de bijoux, de fleurs, ses fentes débordant des petits mots que ses fidèles lui laissent pour lui demander ses faveurs et ses bénédictions. 

Mon barbichu, pourtant pas païen pour un sou, mais qui a l'avantage d'avoir les yeux et les sentiments bien ouverts, a senti lui-même que ce lieu était le plus "chargé" (je cite) de tous. Ses paroles m'ont procuré un étrange sentiment de fierté, allez savoir.

 

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Je me suis assise sous le houx, à ma place habituelle, mon bon vieux sac de baroude à mes pieds dépareillés, pour lui écrire une missive qui a rejoint les autres dans les entrailles de la pierre, après lui avoir laissé en offrande un cercle de Genêt à Balais, une pomme de pin et une pierre en forme de flèche, dans lesquels j'ai soufflé un chant de pouvoir.

 

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Je me découvre une étrange affinité avec le Genêt, depuis quelques temps ... C'est à creuser.

 

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Voir autant d'offrandes m'a réchauffé le coeur. Je n'en avais jamais vu en une telle abondance, et pourtant ce n'est pas mon premier pèlerinage. Je me souviens de la première fois, en 2010, quand mon coeur s'était gonflé de joie en voyant les traces des autres païens avant moi, ici une jonquille, là une couronne de lierre tressé, là-bas un bâton gravé, et partout des petits papiers et des empilements de pierres. Ce sentiment de n'être pas seule, même si la présence des autres païens était invisible, cette sensation de partager quelque chose, un souffle, une pensée, un élan, avec d'autres personnes, tout en l'ignorant. C'est réconfortant, même lorsque l'on marche avec son ombre pour seule compagnie.

 

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La Mer était d'un bleu de calcédoine presque irréel sous le soleil de mai, on aurait presque eu envie de se tremper dans les vaguelettes scintillantes qui s'écrasaient sur les débris de coquillages.

 

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Avant de repartir, nous sommes allés prendre un petit thé chez Dame Viviane, qui, pour changer n'était pas chez elle. Dommage, un thé bien chaud aurait été bienvenue, il faisait un froid de gueux !

 

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Sur le chemin, j'ai fait une petite récolte de Jacinthe des Bois (pas trop, pour ne pas m'attirer les foudres des Fées de la Lande) et je suis allée saluer mon Arbre Ami à la belle voix, dont le chant m'avait déjà séduite il y a 4 ans parce qu'il imite celui de la mer. Mon beau chanteur était toujours là, fidèle à sa réputation il a tiré profit d'une belle rafale de vent pour nous offrir un petit échantillon de son talent. Son écorce sous mes doigts m'a rassérénée, je me suis sentie accueillie comme une amie. Quatre ans, pour lui, ce n'est rien.

 

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Partout fleurissait l'Asphodèle Blanc, ses grands cierges mellifères dressés vers le ciel. On aurait presque cru arpenter les Enfers à la recherche du palais d'Hadès et Perséphone (toujours dans l'hypothèse d'aller se faire offrir un thé, on est des opportunistes, après tout)

 

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Naturellement, en rentrant, de nouvelles pommes de pin et un morceau de schiste rouge ont rejoint mon autel, dans une coupelle d'un beau bleu breton, dénichée chez un potier de Saint Malo. 

Non, je n'aime pas les pommes de pin, pas du tout, j'vois pas c'que vous voulez dire *air dégagé très naturel*
Oui, bon, d'accord.
Je les aime peut-être un petit peu. Un tout petit peu. Voir beaucoup. Très beaucoup. 

Quand j'étais toute naine mon papa m'emmenait en ramasser en forêt, et au retour j'en mettais partout dans la maison, pour voir comment elles réagiraient, sur le rebord des fenêtres, dans les placards, sur les radiateurs, dans le frigo. Je lisais les Amis du Bois de Quat'Sous, que voulez-vous. 

Bref, je suis revenue.

Et j'ai le mal du pays.