La place du Grimoire
Comme hier j'ai repris mon Grimoire pour le continuer un peu, j'ai naturellement réfléchi à sa place dans ma pratique et mon quotidien de Sorcière tordue. Je crois que pour beaucoup, moi y compris, le Grimoire est sans doute LE fantasme d'outil magique le plus présent et le plus important. Il suffit de voir l'impact phénoménal qu'a eu le fameux Livre des Ombres de Charmed, qui a bercé ma génération de visions fantastiques de pages de parchemin manuscrites et calligraphiées dans un énooorme vieux bouquin en cuir médiéval.
Il se trouve que mon propre Grimoire est un énooorme (pas très) vieux bouquin en cuir post-médiéval (puisque son cuir date en fait des années 70, d'une vieille veste pour être précise et casser toute suit de toute l'aura glamour de mon pauvre bouquin). J'en ai rêvé pendant des années, j'en ai commencé trente mille versions différentes (classeurs, cahiers, livre d'or, album photo customisé ...) avant d'enfin comprendre que je ne trouverai jamais mon bonheur dans le commerce, et qu'il allait falloir recourir une fois de plus à tonton Système D.
Parce que je n'échappe pas à la règle. On me dit Grimoire, et je vois aussitôt un godzillesque incunable poussiéreux posé sur un lutrin de bois sculpté au beau milieu d'un grenier obscur (sans les toiles d'araignée si possible, ça me gâcherait le plaisir). Godzillesque incunable rempli de pages jaunies aux enluminures chatoyantes à côté d'une écriture manuscrite à la plume d'oie, lettres gothiques et alphabet en onciale (oui, ta bardesse fait aussi de la calligraphie à ses heures perdues).
Tous les "pseudo-grimoires" que j'ai donc eu dans ma prime jeunesse sorceleuse (le temps passe, Ma'ame Michu) ne pouvaient donc pas me convenir. Classeurs ? Pratiques, mais d'une mocheté à pleurer (comment voulez-vous ressentir quelque chose en faisant claquer des anneaux de métal qui ne pensent qu'à vous pincer les doigts et en caressant des pochettes en plastique ?). Cahiers, albums photo, livres d'or ? Plus joli, mais loin de mes délires d'épaisseur de pages digne d'une roue de Catterpillar. Je les ai donc laissés tomber un à un pour en recommencer un autre, puis le laisser tomber, en recommencer un autre, le laisser tomber ... Parfois la forme allait, et pas le papier, parfois le papier allait, pas la taille, parfois ... Bref, un casse tête.
Mais pourquoi me suis-je donc tant pris la tête pour ça, finalement ? Pour un vieux rêve d'ado sorti d'une série télé ? Je ne crois pas. Bon, je ne dis pas que le rêve d'ado n'y est pour rien, mais je pense qu'il y a quelque chose de plus profond. De plus intime, peut-être. Parce qu'au fond, pour moi, qu'est-ce qu'un Grimoire ? (nom d'un brownie écossais ?)
Le Grimoire, c'est la mémoire. Le miroir de ce que j'ai été, de ce que je suis, de ce que je serai. De mes convictions, de mes croyances, de mes pratiques. Je ne rédige pas un Grimoire uniquement pour moi, pour le plaisir d'avoir un énorme bouquin de 4 kg rempli de jolis dessins. Non, ce Grimoire, je vais/veux le transmettre. Je veux qu'un jour mes enfants le feuillètent au coin du feu un soir d'hiver, avec ou sans moi. Avec moi, pour me demander le pourquoi du comment, "dis maman, ce soir c'est la Lune Croissante, on peut aller planter les graines de Mandragore dans le jardin ?". Et sans moi, pour qu'ils y trouvent des questions et pourquoi pas des réponses, "dis, tu crois que j'ai raison de vouloir jeter un sort à Rodolphus pour qu'il m'aime bien ?", "mais en fait, maman, c'est une gentille sorcière, tu crois ?", "oh, et si en fait j'étais prête pour aller chercher ma baguette, cette année ?".
Oui ça a un côté très égocentrique, je ne le nie pas. J'ai aussi envie que mon hypothétique futur mâle reproducteur (oui, je suis d'un romantisme affolant) le feuillette, pourquoi pas, pour se dire qu'il a vraiment signé un pacte avec le diable en acceptant une fille aussi tordue dans sa vie, mais que, en fait, en y regardant bien, il demanderait bien à sa sorcière bien aimée de lui mitonner un petit sachet pour avoir un peu d'avancement au boulot, parce que franchement, Tubuc, il exagère, à toujours lui piquer ses bonnes idées.
(Oui, c'est lui, mon Grimoire, qui en taille réelle fait un peu plus que du A3. Et non, en réalité, il n'y a pas écrit "Lyra" en travers de la plaque de cuivre. Cette plaque de cuivre a été floutée parce qu'elle porte mon symbole personnel, et qu'il s'agit de quelque chose de trop intime pour être montré ici. Mon pseudo est là ... et bien ... parce que je n'ai pas envie de retrouver cette image ailleurs.)
Ce Grimoire, c'est moi. La Sorcière que je suis depuis 14 ans maintenant. Du coup, il est à mon image (pas pour le format, hein, je vous vois venir), c'est à dire que c'est un vaste bazar qui semble totalement désorganisé pour tout le monde, sauf pour moi (vous me direz, c'est l'essentiel, après tout). Il n'a pas de plan bien défini, pas franchement de progression hyper logique (à quelques exceptions près), je mets les choses un peu comme elles arrivent. Je ne voulais pas d'un classeur, mais vraiment d'un GRIMOIRE, d'un gros machin énorme plein de pages partout, couverture en cuir et 4 kilos de substantifique moelle, donc forcément, le problème du classement des informations se posait ... Mais tant pis, quitte à avoir un grimoire bordélique, j'ai sacrifié le classement. Et puis finalement, ça me convient assez, puisque je ne suis moi-même qu'un vaste bazard désorganisé. Je comptais tout de même le diviser en plusieurs parties (il y a 3 marques-ta-page exprès pour), pour l'instant je ne remplissais que la première (théorie), la suivante (pratique) était encore à l'état de brouillon jusqu'à hier où j'ai sauté le pas, quelques pages, pour me lancer.
Parce qu'en fait, à trop vouloir en faire quelque chose de beau et de présentable, j'ai pris un retard énorme. Dans mes classeurs, je classais les informations dès que je les trouvais, les rituels dès que je les écrivais. Maintenant, je dois réfléchir à la bordure que je vais dessiner, à l'encre que je vais utiliser, à l'écriture que je vais adopter, je passe 4 à 8 heures sur des choses qui pourraient être écrites en dix minutes, et même si j'adore ça, je regrette un peu, car j'ai quarante cinq tonnes de bouts de papiers volants sur lesquels j'ai consigné mes brouillons de rituels à recopier.
Hier, donc, j'ai sauté le pas. Parce que j'ai vraiment besoin de noter mes rituels préférés dans mon gros copain à pages, et que cela fait trop longtemps que j'attends. Parce que j'en ai marre des papiers qui volent. Parce que mes rituels qui ont fonctionné du feu de Dieux méritent mieux qu'une vieille page de cahier arrachée et qu'un bête gribouillage au crayon de papier.
Et puis aussi et surtout parce que c'est pour moi LE rôle principal du Grimoire : rassembler les recherches, mais surtout les rituels, charmes, cérémonies, sorts, sachets, recettes, poudres et autres potions que l'on teste dans le secret de nos Cercles de protection et que l'on souhaite conserver quand on constate avec fierté qu'ils ont porté leurs fruits. Et comme je suis quelqu'un qui pratique énormément, qui jette des sorts à tour de bras, tisse des charmes à longueur de temps, mitonne des potions avec autant de fréquence que les confitures d'automne, il semble logique que la plus grande partie de mon Grimoire y soit consacré.
Mon vieux copain a donc pris un nouveau tournant hier. Et moi avec, par la même occasion. Parce que mon Grimoire est sans doute mon meilleur ami dans le monde des chevaucheurs de balais à chapeaux pointus, mon confident, mon guide, mon conseiller, mon consolateur, mon autorité aussi. Cela peut sembler complètement allumé, mais je ressens une véritable personnalité entre ses pages, un être de papier un brin moralisateur, généreux mais boudeur, plein de sagesse mais bougon, et finalement tellement attachant. Il est le plus sacré de mes objets, fabriqué sur mesure par mon père et moi, portant mon symbole personnel de 11 ans d'âge sur sa couverture, une protection dans la couverture, mon écriture et ma foi dans ses pages.
Et lorsque je pratiquais encore avec ma Soeur (avant qu'elle ne me laisse pour une autre vie), je n'oublierai jamais la majuscule que je sentais dans sa voix lorsqu'elle en parlait.
Le Livre.
Mon ami.
