Odeurs d'automne
Une chose est sûre, cette année, on mangera des mûres ! Vendredi, rentrée bredouille de la chasse aux champignons (pas assez humide encore, il faudra attendre encore une ou deux semaines) (tant pis, je me suis tout de même régalée de trois heures de marche forestière sous les arbres biscornus), je me suis vengée en récoltant encore près d'un kilo de mûres (j'en ai déjà 1,5 kg qui attendent sagement que leur tour vienne, cryogénisées dans mon petit congélo), que j'ai cette fois-ci transformées en ... contifure ! (oui oui, contifure, farpaitement)
J'ai réussi à en faire quatre pots, qui ont refroidi la tête en bas comme le veut l'usage (pour obtenir le fameux "clac" à l'ouverture qui permet de les conserver un an), après m'être copieusement échaudé les doigts et le museau avec les vapeurs bouillonnantes (et m'être concentrée tel un maître yogi pour la tourner dans le sens des aiguilles d'une montre, moi qui tourne tout dans l'autre sens) (mais ma mère m'a toujours dit que les confitures ne se tournaient JAMAIS dans le sens inverse des aiguilles d'une montre, ô sacrilège et abomination) (donc bon, je me suis fait violence). Evidemment, je suis encore rentrée avec les doigts, les lèvres et le coude droit (pourquoi ? Mystère) maculés de jus de mûre noirâtre. J'en récolte tellement souvent en ce moment que trois de mes ongles en sont tachés et irrécupérables, et que je retrouve sans cesse des épines dans mon écharpe. Mais ça valait le coup. Tous les matins, le barbichu et moi, on tartine des couches de contifure plus épaisses que le pain, tellement c'est boooooooon.
Dans la haie où j'ai fai ma récolte, il y avait plein de plantes amies, qui dispensaient elles aussi leurs fruits (mais je n'ai pris que les mûres, pour l'instant) : églantier haut perché avec ses cynorrhodons orangés, aubépine aux branches alourdies par les cenelles rouges, et prunelier encore vert, aux longues épines acérées.
Le prunelier est un arbuste que j'aime beaucoup, comme la plupart des plantes renvoyant aux arts sombres (sureau, aconit, if, cyprès ...), à la Mort, aux Autres Mondes, aux choses cachées, occultes. Oh je sais ce que vous vous dites, que je suis un petit être morbide et torturé, mais pas du tout. On peut rire de tout, s'habiller en vert pistache et avoir un attrait pour les choses cachées. Et puis je sais que les épines de prunelier (qui ne sont pas des épines d'ailleurs, mais des branches moins développées et exagérément pointues) sont d'excellentes protectrices (j'ai lu la Belle au Bois Dormant) et des outils puissants pour attacher et lier (j'ai vu des pies-grièches écorcheurs). L'arbre ne m'avait pas l'air hostile, au contraire (je l'ai même trouvé très avenant, peut-être avait-il été adouci par la proximité de l'églantier et de l'aubépine), je me suis donc permis de lui prendre cinq longues épines en échange d'une mèche de mes cheveux (et d'un peu de sang au passage, les ronces m'ayant soigneusement épluché le bout des doigts). Je les ai disposées sur mon autel, dans la coupelle à offrandes.
J'ai aussi décidé d'utiliser le mini chaudron en cuivre récupéré en brocante cet été (et qui est la réplique exacte de mon grand chaudron) (qui était jadis un confiturier) comme bol d'offrande. En automne, la symbolique du chaudron m'attire toujours terriblement, surtout à Mabon et Samhain, qui sont à mes yeux des sabbats très liés à cette iconographie. Chaudron de transformation, de renaissance, de connaissance, quelle période mieux que l'automne peut symboliser tout cela ? J'y ai donc disposé quelques offrandes automnales, et j'ai disposé un bouquet de bruyère en fleurs dans un verre en grès, pour protéger mon foyer.
L'automne est là, désormais. J'ai ressorti mes écharpes, mon énorme gilet à capuche de lutin et je tricote des bonnets. L'air sent la pluie et la terre mouillée. Chaque soir le soleil se couche dans un océan de lumière d'or qui éclabousse les feuilles jaunissantes. Je renoue avec cette saison, cette période que j'aimais tant et qui était devenue synonyme d'angoisse depuis quelques années. Je sens les vents du changement arriver, lentement mais sûrement, et j'ai l'impression de renouer les fils d'une tapisserie laissée à l'abandon depuis si longtemps que j'en avais oublié le motif. Je vais récolter sous la pluie, et je rentre trempée mais ravie. J'allume des bougies et de l'encens, et mon intérieur ressemble à une chaumière perchée au deuxième étage d'un immeuble. Le soir et le matin, quand je ne travaille pas, je lis, j'écris ou je tricote lovée dans mon plaid en loup-en-peluche, un thé fumant sur la table basse. Et je sors rarement sans un panier ...




