La guimbarde
Comme pour l'article précédent au sujet de la mandoline, ta bardesse va aujourd'hui te parler d'un autre instrument insortable cher à son petit coeur de musicienne malade : la guimbarde (tadaaaaa).
Mes petites chéries, Gertrude (en haut) et Georgette (en bas, donc)
Déjà, qu'est-ce qu'une guimbarde ? La guimbarde est probablement l'un des plus anciens instruments idiophones (ce qui ne veut pas dire qu'elle a un son idiot, je vous vois venir, mais qu'il s'agit d'un instrument dont le matériau produit lui-même le son lors d'un impact) qui existent encore aujourd'hui, puisque son usage est attesté dans nos contrées dès l'époque gallo-romaine. Il s'agit d'ailleurs d'un instrument toujours extrêmement utilisé par les chamans de Sibérie et des pays scandinaves, même si elle est également et avant tout connue pour son abondant usage dans la musique populaire.
C'est un instrument très simple au premier abord, composé de deux parties : une armature dont la forme générale peut varier, mais qui présente toujours invariablement deux tiges parallèles étroitement rapprochées, entre lesquelles se place la seconde partie de l'instrument, une fine languette appelée membrane, fixée à l'armature par l'une de ses extrémités, généralement coudée à l'autre pour pouvoir vibrer librement sous la pression du doigt. Si la guimbarde est généralement en métal, sachez tout de même qu'il en existe aussi en bois et en bambou, et qu'elle peut présenter jusqu'à 5 membranes, même si la guimbarde traditionelle n'en a qu'une seule (vous pouvez avoir un petit aperçu de l'immense diversité de la composition de cet instrument en cliquant quelque part par là).
Oui, d'accord, mais en fait, comment ça marche ? J'y viens, j'y viens. Avec une guimbarde occidentale en métal, celle dont je vais vous parler puisque c'est celle que je connais le mieux, le principe est à la fois simple et un peu délicat. L'instrument en lui-même ne produit qu'un son extrêmement maigre, qui a besoin d'une caisse de résonnance pour être amplifié. En l'absence de caisse intégrée à l'instrument, c'est au joueur de guimbarde d'assurer ce rôle avec ... l'intérieur de sa bouche. En saisissant fermement la guimbarde par l'armature, on pose les deux branches parallèles sur les incisives, lèvres plus ou moins entrouvertes selon le son que l'on souhaite produire, et d'un geste gracieux et assuré de la main opposée (si si), on fait vibrer la membrane en la tendant et la relachant plus ou moins fort. Facile, me direz-vous, oui, vous répondrai-je, mais ... Mais en réalité cela demande un certain doigté, déjà pour éviter de s'envoyer la membrane dans les dents ou, pire encore, dans la délicate commissure des lèvres (aïe), et aussi pour moduler le son de manière optimale (prendre garde à bien manier la membrane parallèlement à l'armature, notamment). On peut même utiliser la langue en la positionnant de diverses manières à l'intérieur de la bouche pour faire varier le son, le réverber ou lui donner de l'écho. Il est également possible d'utiliser ses cordes vocales en même temps pour faire "chanter" la guimbarde.
Vous l'aurez compris, la guimbarde ne représente en fait que 50% du jeu du musicien, le reste devant être effectué par sa propre cavité buccale (comme c'est glamour, dit de cette façon). Alors qu'elle est souvent la cible de raillerie chez les musiciens modernes, la guimbarde a tout de même obtenu ses lettres de noblesses dans certaines civilisations où elle est encore considérée comme un instrument de musique savante (comme par exemple en Inde ou encore sous la houlette du compositeur autrichien Johann Georg Albrechtsberger - oui, le pauvre a du souffrir à l'école - qui a composé des concertos pour guimbardes). Et puis n'oublions pas Ennio Morricone qui a laissé une place de choix à la guimbarde dans ses oeuvres les plus célèbres, associées généralement aux délicieux Westerns spaghetti dans les années 60.
Mais alors, la guimbarde, c'est un instrument à cordes ? Oui, tout à fait, à corde pincée pour être exacte, au même titre que la guitare, la mandoline, le banjo, le ukulélé ou d'autres bestioles du même acabit. Bon, il n'y a qu'une seule corde qui n'en est pas vraiment une, mais le principe de base reste le même : on pince une corde, qui en vibrant dans une caisse de résonnance produit un son. C'est aussi simple et compliqué que ça.
Mais la guimbarde, c'est un peu ridicule, non ? Il est vrai que la guimbarde est un instrument qui fait souvent sourire. L'année dernière, j'ai amené l'une des miennes dans ma classe pour montrer à mes élèves l'apparence que pouvait revêtir un instrument de musique ancien, et j'en ai joué devant eux. Ils ont aussitôt éclaté de rire dès la première note, mais un grand nombre d'entre eux ont ajouté le mot "guimbarde" sur leur liste de cadeaux de Noël (leurs parents ont dû maudire mon nom pour neuf générations). Comme quoi ...
Il est vrai que c'est un instrument particulier, mais qui peut vraiment gagner à être exploité car il apporte une couleur très particulière à un ensemble instrumental, en particulier en compagnie de percussions. Un fabuleux groupe brésilien, Barbatuques, utilise d'ailleurs la percussion corporelle pour accompagner un soliste de guimbarde, et le résultat est tout simplement bluffant. Voyez par vous-même (le guimbardiste est un peu allumé, je vous l'accorde) :
C'est fabuleux, n'est-ce pas ? Il va sans dire que si Peter Buck avait joué de la guimbarde, je l'aurais sans doute épousé sans la moindre hésitation. Heureusement pour lui (et pour moi, j'imagine), je ne l'ai jamais vu avec une guimbarde. On l'a échappé belle.
Mais au fait, pourquoi jouer de la guimbarde ? Déjà parce que c'est un instrument à la portée de tous. Très peu cher, il ne représente qu'un investissement très faible (on peut trouver des guimbardes à moins de 5 euros, mais comptez tout de même un minimum d'une vingtaine d'euros pour un bon instrument) et ne nécessite aucun accessoire (à la rigeur une petite housse que vous pouvez coudre vous-même, mais pas de cordes de rechange, pas de plectre, pas de sangle, pas d'ampli, pas d'accordeur ...). Son entretien est simplissime (une guimbarde ne s'accorde généralement pas, vous n'aurez qu'à lui passer un coup de chiffon rapide entre chaque utilisation) et l'encombrement qu'elle représente est ridicule (une guimbarde occidentale ne mesure généralement pas plus d'une dizaine de centimètres de long). Ensuite, il s'agit d'un instrument très facile à manier quand on a compris le truc (certains musiciens n'y parviennent cependant jamais. Mon pauvre père, virtuose à la guitare et avec à peu près n'importe quel instrument muni de cordes, n'a jamais pu tirer un seul son correct d'une guimbarde), et qui permet très rapidement de jouer : pas de solfège, pas de partition, vous aurez simplement besoin d'un bon sens du rythme et de laisser parler votre imagination. La guimbarde se prête particulièrement à l'improvisation puisque, à l'image des percussions, il s'agit d'un instrument très instinctif.
Et finalement, au niveau bardique, j'en pense quoi ?
La guimbarde a une place particulière dans mon coeur depuis longtemps. C'est l'un des premiers instruments que j'ai incorporés à ma pratique, parce qu'en réalité je l'avais acheté directement dans cette optique (alors que mes autres instruments me servent avant tout pour musicophager en toute impunité). Déjà, à cause de son histoire, puisqu'il s'agit d'un instrument qui n'a quasiment pas évolué depuis l'époque gallo-romaine, et qu'il me plaisait assez (pour ne pas dire beaucoup), de penser que je pouvais jouer d'un instrument identique à celui que maniaient mes ancêtres en braies. Du coup, la guimbarde a toujours pour moi une connotation bardique.
Le fait que les chamans l'utilisent abondamment ne m'étonne pas du tout. Si on passe outre le fait que son petit zwong zwong peut faire sourire, on se rend vite compte qu'à l'instar des percussions, le son de la guimbarde se révèle rapidement extrêmement hypnotique. Le fait qu'elle utilise la cavité buccale de son musicien comme caisse de résonnance ajoute encore à sa dimension primordiale, puisqu'elle permet de mêler très étroitement le joueur à son instrument, et vice versa (puisqu'une même guimbarde ne produira pas le même son en fonction de la personne qui l'utilise, puisqu'il est évident que nous n'avons ni la même bouche, ni les mêmes cordes vocales). La guimbarde est donc à mes yeux un instrument très personnel, intime, auquel on peut se lier très vite, et qui peut devenir une véritable alliée dans la pratique de la méditation guidée, de l'offrande musicale voire même de la transe induite par une succession de sons répétitifs, au même titre que le tambour. Mais, alors que le tambour connecte à la Terre, j'ai toujours eu la sensation que la guimbarde était liée au Feu (je vous l'ai déjà dit d'ailleurs, je crois. Pour ceux qui ont la mémoire courte, on va se la jouer comme dans une série télé US : *voix grave, virile et profonde* : Previously, on The Bard's Path).
Bref, je n'ai finalement que deux mots à dire en guise de conclusion (4 en fait, mais on ne va pas chipoter) : Jouez de la guimbarde !
